Des choses

et de leurs rapports

Présentation de huit questions quodlibetiques
de Guillaume d'Ockham, suivies de leur traduction.

IV

LE STYLE QUODLIBETIQUE

Scolastique et questions quodlibetiques

La lecture d'Ockham peut paraître déroutante, tant on semble loin de nos manières actuelles d'argumenter, et surtout d'exposer. Les références obligatoires, les genres littéraires adoptés, et sans doute encore plus le style, demandent éventuellement quelque effort d'approche. En ce moyen âge tardif, en plein épanouissement de ce qu'on appellera la scolastique, les références qui s'imposent sont principalement d'une part la doctrine chrétienne, à travers cependant sa diversité, ses polémiques, ses paradoxes, d'autre part la tradition aristotélicienne, à travers, comme dit ci-dessus, des interprétations qui font plus ou moins force de loi., à commencer par l'incontournable Porphyre. Il n'est pas dans notre propos ici, dans ce cadre limité, de poser le rapport à toute la pensée diverse contemporaine à laquelle Ockham s'affronte, notamment à ces grands noms du passé récent, tels Thomas d'Aquin ou Duns Scot.

Une difficulté supplémentaire surgit, quand on commence à soupçonner que ce qui pouvait sembler à première vue une argumentation forgée spécifiquement, dans le cadre de la question étudiée, n'est souvent qu'un agglomérat, voire une juxtaposition de morceaux importés d'origines diverses. Parler d'érudition ou d'éclectisme ne rendrait alors pas compte avec justesse de la situation. On penserait plutôt parfois à une circulation en vase clos d'argumentations et de contre-argumentations1, où même souvent les exemples varient peu, à commencer par celui du très symbolique Socrate, dont il est fait grand usage. Un décodage exhaustif du matériau exigerait une culture médiévale approfondie dont nous n'avons pas ici la prétention.

Les genres sont codifiés, d'une manière qui peut paraître stéréotypée, principalement dans la mesure où ces codes ne sont plus les nôtres : « ordinatio », commentaires, sentences, etc. et, pour ce qui nous concerne ici, les « quodlibeta ». Quodlibet, c'est à dire « n'importe quoi ». Et il est vrai que les sujets traités, apparemment parfois sans guère d'esprit de suite, peuvent surprendre, parfois même pour certains sembler à première vue énigmatiques, - si un acte quelconque d'assentiment a pour objet le complexe ou le non-complexe2 -, voire pour d'autres franchement dérisoires, -si un ange peut être mu à travers le vide3-. Ils ne sont chez Ockham probablement jamais totalement gratuits, et leur fantaisie hypothétique ne résulte sans doute guère que d'une insuffisante appréhension de la part du lecteur du contexte conceptuel dans lequel ces interrogations s'inscrivent. En outre, à travers cette diversité, et quand bien même elle paraîtrait ici ou là quelque peu décousue, s'exerce une cohérence qu'il ne faudrait pas sous-estimer.

De plus, le genre quodlibetique en lui-même est d'une certaine manière adapté à la conception ontologique qui y est ici à l'œuvre : à la coexistence des choses créées séparément, correspond la possibilité d'interrogation morcelée et itinérante, ce qui ne signifie absolument pas incohérente sur le fond. Ce « n'importe quoi » quant à la forme est ainsi en accord avec son contenu, et il ne faudrait pas trop y accorder la connotation péjorative que comporte l'utilisation moderne du terme. L'usage important dans ces textes des « quidam » ou « quoddam », « aliquis » ou « aliquod » et autres « quodlibet », correspond à cette démarche de mise en évidence de ce que c'est qu'être, à travers un « quelconque » être, ou « n'importe quel » être qui soit. Ceci est de plus solidaire, comme nous l'avons vu, d'une démarche logique, dans laquelle on rencontre logiquement ce qu'on appellera à notre époque les quantificateurs : un certain, quelque, c'est à dire le quantificateur existentiel ($), n'importe quel, c'est à dire le quantificateur universel.

En outre, donc etc.

En outre, en outre, en outre, en outre : la question 6, entre autres, montre qu'il n'y a visiblement ici aucun souci de certaines exigences d'élégance rhétorique, comme on l'entend à l'âge classique, et même encore à notre époque. La répétitivité systématique, qui semble vraiment outrancière, la reprise du même terme, de la même expression, à chaque fois qu'il ou elle intervient, quand nous utiliserions plus fréquemment un pronom de rappel, la phrase longue, sinueuse, au parcours parfois assez accidenté, que nous aurions tendance à scinder plus volontiers, peuvent donner l'impression d'une lourdeur, d'une maladresse, assez opposées à un idéal latin classique de concision. Mais ici deux remarques s'imposent, l'une d'ordre esthétique, l'autre d'ordre logique.

Dans une note précédant sa traduction du Commentaire sur le livre des prédicables de Porphyre de Guillaume d'Ockham, R. Galibois nous prévient : « Au reste, on ne s'attend sûrement pas à ce que la langue d'un scolastique prétende charmer l'oreille, surtout pas dans la traduction fidèle que nous entendons offrir ». Ce qu'il nous en dit s'appliquera incontestablement à la traduction qui suit. Pour la sienne, ce n'est déjà plus si évident4. Mais en ce qui concerne la langue même d'Ockham, la remarque ne paraît pas si pertinente. Esthétiquement, il est certes parfois difficile de surmonter une affaire de style, quelque soit le contenu. L'amateur de musique romantique, en attente d'une structuration temporelle dramatique de style beethovénien, pourra bien être déconcerté par une certaine sinuosité égale de la phrase grégorienne5, s'étalant dans son temps indéfiniment égal à lui-même. Mais une fois fait l'effort de comprendre qu'il est vain d'attendre ce qu'on ne se proposait pas de nous offrir, on peut s'ouvrir sur la beauté de cette autre manière. Il y a un charme, austère peut-être, néanmoins incontestable, de cette musique d'Ockham. Le long geste sinueux, appliqué, précis, s'attardant à l'allure adéquate, se répétant autant que nécessaire, opérant avec sûreté la séparation exactement là où elle doit l'être, évoque quelque chose comme le maniement professionnel du rasoir du barbier, ou du scalpel du chirurgien., une sorte d'esthétique majestueuse de la chirurgie ontologique.

Plus rigoureusement, puisqu'il s'agit de musique, nous ne pouvons que nous reporter à celle de cette époque. Guillaume d'Ockham est contemporain de cet autre illustre Guillaume qu'est Guillaume de Machaut6. Or cette musique, qui est encore grégorienne, n'est pas sans analogie avec celle de la phrase ockhamienne. On y retrouve la longue mélodie sinueuse, sans le souffle rythmique auquel nous a ultérieurement habitué la barre de mesure, alors inusitée, une phrase qui peut sembler très austère, tant elle nous prive aussi bien de tout divertissement baroque que de tout écart romantique, et cependant, dans le dénuement de son interminable rigueur, d'une si belle pureté. Une musique audiblement d'avant le Quattrocento, sans les perspectives et volumes sonores auxquels nos oreilles sont de nos jours habitués. Autre point caractéristique, les intervalles mélodiques restent faibles, unisson, seconde, tierce : une, deux, trois, comme chez Ockham.

Mais cette phrase est également conforme à son dessein. En effet, si l'élégance, ou la simple commodité du discours recommande le raccourci allusif, si d'autre part le philosophe subsumant, voire résorbant, la diversité de ce qui a lieu sous l'unité du concept, tient alors pour essentiel le geste qui ramasse cette diversité dans l'essence de sa reprise unifiante, il en va tout autrement pour l'homme des choses réellement existantes et réellement séparées. Cet homme, tel le maçon, se doit de construire la maison, brique après brique, de manière appliquée et répétitive, sans allusion aucune, sans raccourci elliptique, car tout doit y être, car il s'agit du réel réellement existant. Et c'est pourquoi en outre, donc etc., une rangée après l'autre, tant qu'il le faudra.

La traduction

Peu de mots sur notre tentative. Lourdeurs et maladresses sont à notre charge. Mais, pour poursuivre l'analogie musicale, il n'a pas paru opportun de donner au texte d'Ockham une orchestration moderne. Le manque de couleur, la répétitivité, la phrase « sans barre de mesure », et ces autres caractéristiques que nous avons mentionnées, et que l'on pourra toujours regretter, ou dévaluer en les jugeant comme des insuffisances, sont cependant la marche même d'Ockham. Il serait, somme toute, regrettable de s'en priver...

NOTES

1. Cf. A. de Libera, Penser au moyen âge, page 68 : « Combien de stratégies argumentatives, qui, à les lire sous la plume d'un Ockham ou d'un Thomas d'Aquin, paraissaient imparables et personnelles, se révèlent à la longue n'être que des lieux communs! ... Combien de doctrines solennelles ne sont que des citations muettes, voire des cascades de citations enchâssées les unes dans les autres!... Combien de phrases à l'architecture compliquée synthétisent en fait deux ou trois autres écritures qu'elles forcent à poser ensemble!...
2. Question 8 du troisième quodlibet.
3. Question 5 du premier quodlibet. Les domaines d'interrogation restent toutefois ici très raisonnables, quand on les compare aux exemples cités par A. de Libera (Ibidem, p. 57) : « La sueur du cuir chevelu pue-t-elle plus que celle des autres parties du corps 1 ( ... ) Les imbéciles sont-ils encore plus bêtes à la pleine lune ? ( ... ) Est-il vrai qu'on a les yeux tournés vers le haut quand on couche avec une femme ou quand on meurt, mais qu'ils sont tournés vers le bas quand on dort ? »
4. Il précisé d'ailleurs justement quelques lignes plus loin : « (... ) nous nous relisons enfin sans discerner nous-mêmes trop de phrases laborieuses ou de constructions tourmentées ».
5. Le chant liturgique, qu'on appellera ensuite grégorien, aux origines mal déterminées, avait connu une tentative de codification par le pape Grégoire 1" le grand (env.540-60 ).
6. Guillaume de Machaut (1 300-13 70), dont on joue toujours les ballades, les rondeaux, et surtout la célèbre Messe de Notre-Dame.

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