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"Archivages", la nouvelle du mois,
premier prix 2015 du concours de nouvelles
des "Après-midi de Saint-Flo" en 2015,
repris dans le recueil "Petits écarts" en 2017.

Archivages

E

lle gravit péniblement les dernières marches, ouvrit la porte du grenier… Là, bien sûr, il allait forcément y avoir un événement fort. Quelque chose de surprenant, mais qu'on s'y attende quand même un peu. Elle en était sûre. Sinon, à quoi bon s'embarrasser d'un escalier de grenier et d'une escalade pénible. Eh bien, rien du tout. Les marches avaient été honteusement irréprochables. De toute façon, c'était le même escalier bourgeois, de l'entrée au grenier. Monter n'importe quel escalier avec des talons aiguilles aussi ridicules, c'était un exploit. Donc, ça avait quand même été pénible, toujours ça de sauvé. Par contre, la porte s'était montrée fort décevante, bien propre, même pas branlante. Elle n'en avait manifestement rien à faire des lois du genre. Elle s'était ouverte sans faire d'histoire, sans le moindre petit grincement. Manque à la fois de sérieux et de poésie, pour une porte de grenier. La jeune femme était dépitée. Quand on pense que dans certaines maisons tout à fait respectables, on est obligé de passer par une trappe pour monter au grenier. Ça a quand même une autre allure. Elle avait sans doute encore mis trop d'espoir dans cette affaire-là.

Pourtant, elle faisait tant d'efforts pour essayer d'échapper à la grisaille de sa petite vie. Oh, elle n'avait pas à se plaindre, officiellement. D'ailleurs, les copines ne manquaient pas une occasion de lui faire remarquer qu'elle avait bien de la chance. Certes, elle était un peu fragile physiquement. Mais elle avait une très belle maison, à la limite du luxueux. Pas trop toutefois, pour qu'on s'y sente bien quand même. Les enfants étaient casés, comme on dit. Études brillantes, métiers intéressants, conjoints ravissants, des petits-enfants craquants, pas l'ombre d'une petite contrariété. Elle avait un mari exemplaire, directeur d'une entreprise florissante, bel homme, réputé fidèle, de la conversation. Bref, elle s'ennuyait à mourir. Comme elle parlait couramment le russe, elle aurait bien donné des cours, ça lui aurait amené de la jeunesse à domicile. Elle aimait bien voir des petits jeunes. Mais le maître des lieux, bien que confiant, craignait un peu d'accueillir des loups dans la bergerie. Et puis, ils avaient suffisamment d'argent, elle n'avait pas besoin de travailler. Elle n'était douée ni pour le piano, ni pour le tricot, les bonnes œuvres l'avaient rapidement lassée. Quant aux lectures romantiques, elle avait fini par en épuiser l'intérêt. Au bout d'un moment, ce sont toujours les mêmes histoires. C'était donc l'ennui.

Elle avait fini par trouver, pour pimenter sa vie, l'exploration des coins obscurs. Obscurs, pas forcément dans le sens où ça manquerait de lumière, mais les endroits qu'on n'affiche pas. Ceux qu'on ne montre pas aux visiteurs, le débarras au fond de la cour, le fond du placard, les coins douteux du garage, la cave. Elle avait même découvert les joies perfides de l'exploration des coins perdus des disques durs. Entre le parc et la maison, les endroits pas clairs ne manquent pas. Il y en avait sûrement quelques-uns qui devaient contenir un petit quelque chose de malhonnête, enfin, au minimum, d'insolite. Aussi, cette fois, comptait-elle beaucoup sur le grenier. Sa meilleure amie lui avait suggéré que sous les toits, c'était comme au fond des jardins, derrière le tas de compost. Ça valait le coup de gratter, on pouvait y trouver un tas de choses mal enfouies. La plupart sans intérêt, mais, avec un peu de chances, sait-on jamais…

Pour le moment, l'accès au grenier n'était pas à la hauteur. Non seulement la porte s'était ouverte facilement, comme si elle en avait l'habitude, mais en plus pour faire voir un spectacle désolant. Enfin, désolant pour un grenier. Quand on y va pour la première fois, on a forcément en tête un tas d'images toutes faites. Un capharnaüm, une jungle, un amoncellement hétéroclite, sur un plancher branlant, si possible poussiéreux et vermoulu. Voire même, pas de plancher du tout. Eh bien là, déception absolue. Un plancher de chêne impeccable, qui aurait plutôt eu sa place dans une bibliothèque. Rien qui traine, des malles bien propres et soigneusement alignées, un véritable désastre. Il faut croire que la femme de ménage s'occupait aussi de cet endroit-là, elle ne s'était jamais posé la question. C'était pire que la cave, qu'elle avait essayée le mois dernier. Elle n'y avait bien sûr découvert aucun cadavre derrière le tas de charbon, contrairement à ce qu'un film récent lui avait laissé espérer. Elle n'y avait pas pensé avant, il n'y avait pas de tas de charbon. Ils étaient au tout électrique. Une vague champignonnière dans un coin, une lubie de son mari. Elle n'aimait pas les champignons. Il y avait quand même des toiles d'araignées, et même des araignées vivantes. On peut toujours dire qu'une araignée, c'est trois fois rien, mais tout de même, pour peu de volume, on a un maximum d'émotions. L'ensemble n'était pas très propre, il y avait des sortes de traces blanches sur les murs, du salpêtre, parait-il. Une cave qui valait donc au moins un petit détour. Tandis que là, ordre et propreté. Il y avait des coffres, des cartons, des boites, tout cela bien aligné, on se serait presque cru dans un cimetière. Il y avait même les inscriptions funéraires : "Thèse de doctorat, 1933-1942", "Fiançailles, 1937-1943", "Études de Paul, 1964-1973". Elle en ouvrit un au hasard, " Scolarité de Chloé, 1951-1965". Il contenait tous les cahiers de leur fille de la petite section au bac, mais aussi des choses inattendues, comme son costume de scène quand elle avait joué Antigone avec la troupe du lycée. Elle n'aurait pas fait l'ascension pour rien. Le grenier n'était pas terrible question aventure, mais intéressant tout de même. Son mari y exerçait sa passion d'archiviste, bien dans la continuité du rangement de sa bibliothèque. Une chose l'intriguait, la dérangeait même un peu. La bibliothèque est pleine de livres qu'on peut relire à l'occasion. On peut aussi relire les malles et les dossiers, mais ce n'est pas pareil. Avec les livres, on recommence en vrai, pas avec les souvenirs.

Elle en avait ôté ses talons aiguilles, d'autant qu'elle avait encore un peu mal de la montée. Aussi parce qu'on réfléchit mieux pieds nus. Et puis, elle se sentait presque dans un lieu sacré, elle avait peur d'abimer le plancher. Elle en était là de ses étonnements, quand elle remarqua une petite boîte, assez discrète, coincée entre deux grandes malles. Elle avait un aspect un peu plus négligé que les autres. Un air vieillot, plus usagée peut-être. Comme un carton à chaussures recyclé, mais vraiment de petite taille. A priori, ça ne lui rappelait rien. L'étiquette était plus petite que les autres, avec une inscription au crayon de mine, un peu effacée, "Rosalie, ..48". Rosalie, 1948 ? Un prénom usuel, mais elle ne voyait personne de ce nom suffisamment connu pour avoir son carton d'archive soigneusement rangé dans le grenier familial. En plus, il ne mentionnait qu'une seule année, sans doute 1948. Chloé était née en 1948. La grossesse avait été difficile, ils avaient préféré l'hospitaliser plusieurs mois. Elle en ôta son gilet, il faisait vraiment trop chaud sous les toits. Plus de chaussures, plus de gilet, le teint cramoisi, heureusement qu'il n'y avait personne pour la voir. Les malles restaient bien alignées, mais côté esprit, c'était tout en désordre. Finalement, ce grenier, avec son air de ne pas y toucher, semblait en état de soutenir la réputation de son espèce. Qu'est-ce qu'elle venait faire là, cette Rosalie de 48, dont elle n'avait jamais entendu parler ? Justement quand son mari l'avait envoyée à l'hôpital ? Elle se souvenait bien qu'il n'avait pas eu trop l'air de souffrir de la séparation. Il semblait assez épanoui lors de ses rares visites. Où elle était cette Rosalie, pendant ce temps-là ? Sûrement pas au grenier. C'était insupportable, il fallait savoir. D'un autre côté, si on a très bien vécu de longues années en l'ignorance d'un mensonge, à quoi bon ? Il s'était moqué d'elle, mais, bon, un homme en bonne santé, abandonné trois mois par sa femme, il faut bien que. Elle se souvenait qu'il avait été si gentil à son retour. Elle l'avait cru à la joie d'avoir une fille, et de retrouver sa femme. Peut-être que oui. Mais elle savait bien aussi, par ouï-dire, qu'ils étaient souvent très gentils après avoir fauté. Il faisait de plus en plus chaud, elle se serait bien dévêtue encore un peu. Elle avait vaguement rêvé de retrouver un cadavre au fond de la cave, elle ne s'était pas du tout attendue à trouver une Rosalie 48 au milieu de son grenier. Elle en était à se dire qu'une petite joueuse comme elle aurait dû avoir la sagesse de se limiter aux fonds de placard. On y trouve aussi bien de l'obscur, mais ça ne va jamais bien loin, juste des broutilles. Le pire qu'elle avait trouvé, coincé derrière une étagère, c'était les essais de fausse signature du garçon, quand le prof avait fait passer un mot aux parents pour signaler sa mauvaise volonté. À part ça, un billet de banque pour lequel elle avait soupçonné la femme de ménage, et une invitation à une fête ennuyeuse qu'elle ne se souvenait pas avoir reçue. Enfin du tout-venant, pas de la Rosalie cru 48. C'est bien beau de vouloir jouer les aventurières de grenier, encore faut-il en avoir le coffre.

De plus en plus chaude et agitée, elle en ôta encore une couche. Quelqu'un qui l'aurait surprise dans cette tenue à côté de sa boîte à chaussures l'aurait forcément prise pour une folle. Il faut réfléchir avant de monter un escalier à la légère. Et ce carton ? On s'en occupe ou on l'ignore ? Si ça tombe, il va s'ouvrir sans difficulté, comme la porte. Montrer qu'il contient juste de vieilles chaussures. Si c'est le cas, ça avait dû être une petite. Lui qui lui avait toujours dit qu'il n'aimait que les grandes comme elle. Il ne fallait pas ouvrir, elle ne voulait pas savoir. Après tout, s'il avait commis un petit faux pas, il avait eu des circonstances atténuantes. Et il avait été si prévenant, avant, après, et même pendant… En fait, c'était une taille de carton pour chaussures d'enfants. Un soupçon horrible la foudroya. Ce n'était quand même pas une gamine ? Elle se souvenait soudain de son époque Lewis Carroll, avec les photos de petites filles. Très belles. Et fort jeunes. On imagine l'enfer dans des grottes de perdition. Pas du tout, les caves, c'est pour faire peur pour de rire, comme dans les attractions foraines. Le véritable enfer, c'est un grenier. Elle arracha littéralement le carton. Stupéfaite qu'il y ait effectivement les chaussures dedans. Elles étaient en bon état, mais d'un genre tellement curieux, tellement démodé, qu'il était difficile de dire si c'était un modèle pour femme à petit pied ou pour gamine. Le désordre devenait total, elle se sentait bouillir, il ne lui restait plus grand-chose sur le dos, et pas grand-chose ailleurs. Ça s'entrechoquait, ses os, ses neurones, tout. Elle y réfléchirait à deux fois avant de remonter dans un grenier. Après tout, son mari n'avait pas forcément tort quand il lui conseillait la prudence. Savoir circonscrire son champ de vie à un périmètre bien connu. Pour une personne fragile, la vie peut être aussi intense en aire limitée, mais mieux contrôlée. Elle était proche de la confusion généralisée. Elle se décida à vraiment inspecter la boîte, enfin ça se décida tout seul. Sous les chaussures, elle trouva une lettre très froissée, qui semblait avoir été lue des centaines de fois. Sur une sorte de vieux papier marron, comme il y a longtemps.

C'était bien la catastrophe, mais un peu moins grave qu'envisagé. Il semblait s'agir d'une jeune femme, pas d'une jeune fille. Elle eut le courage de lire en entier, d'une traite. Puis elle s'effondra,évanouie.
"Mon ami, mon très cher ami.
Mon fiancé m'avait dit : ne le laisse pas te montrer sa culture de champignons à la cave, c'est un malhonnête. Je n'aime pas qu'on t'insulte ainsi. De toute façon, les champignons ne m'intéressent pas. Mais il ne m'avait pas parlé du grenier. Je t'ai suivi avec confiance quand tu m'as demandé de t'aider à ranger tes archives. Ton escalier est bien haut pour une petite comme moi. Toujours charmeur, tu as eu la galanterie de me laisser monter devant toi, pour ne pas avoir l'air de m'attendre. J'ai si péniblement gravi les dernières marches, j'étais vraiment épuisée quand j'ai ouvert la porte du grenier. J'ai ôté ces souliers neufs qui commençaient à me faire mal. Tu as eu pitié de ma faiblesse, tu m'as serrée dans tes bras dans ce grenier si chaud. Il y avait un matelas, tu étais si doux. Il m'avait pourtant prévenu que tu savais tout obtenir par ta gentillesse. Comme sans doute bien d'autres, je n'ai pas eu la force de t'opposer le moindre refus. Alors, avec beaucoup de tendresse, tu as entrepris de m'archiver dans ta collection. J'étais si heureuse, si aérienne, que j'en suis repartie pieds nus. Je ne te fais aucun reproche, ta femme ne saura rien. Prends soin d'elle et de vos enfants. Je suis si heureuse de t'avoir connu. J'espère rester pour toi un bon souvenir de ton album.
Rosalie"

* * * * *

Elle se réveilla dans le lit conjugal, son mari lui tenait la main.
« Ma chérie, tu nous as fait si peur. »
Il lui fallut quelque temps pour remettre les choses en place. Le grenier, la lettre… Elle couina plus qu'elle ne demanda :
" Rosalie ?
- Oui, ma chérie, on t'a retrouvée avec ses chaussures et sa lettre. Tu étais à moitié nue. Le médecin pense que tu as dû avoir de grosses bouffées de chaleur. Faut dire, le grenier, en plein mois d'août…
- Mais qu'est-ce que tu as fait ? C'est monstrueux !
- Ce que j'ai fait ? J'ai appelé de l'aide, on t'a redescendu du grenier. Oui, le cynisme du grand-père avait un côté monstrueux. C'était, parait-il un fort bel homme, cultivé, et si affable. Il y en a beaucoup qui n'ont pas su résister, comme cette pauvre Rosalie. A sa mort, il avait supprimé presque toutes les traces, mais pas celle-là. On a retrouvé le petit carton comme ça, avec la lettre et les chaussures. Peut-être que pour lui, ce n'était quand même pas une histoire comme les autres.
- Mais 1948, ce n'est pas possible, il était mort depuis longtemps !
- 1848, ma chérie, pas 1948… Tu as vu un peu le genre des chaussures ? "

Elle sortait enfin du cauchemar. Il ne faut rien présumer quand les dates ne sont plus lisibles en entier. Les greniers, ce n'était vraiment pas pour elle. Même bien rangé, ça juxtapose un tas de vestiges, sans vous dire comment il faut les comprendre. Qu'elle avait de la chance d'avoir un si bon mari, si protecteur, si rassurant. Elle se promit de suivre ses conseils, ne plus aller en quête d'on ne sait quoi.

Dès qu'elle fut rendormie, il descendit à la cave. Il poussa sans hésitation la petite champignonnière. Il ramassa la petite malle cachée derrière. Elle était cadenassée. Une étiquette dessus, "Violaine, 1948". Il irait faire un saut ce soir à l'entreprise, et la fourrerait dans l'incinérateur. Les caves ne sont finalement pas forcément des lieux plus sûrs que les greniers…



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