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Nouvelles et essais, par Julius Nicoladec

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Édouard Goerg, peintre contestataire et féministe

De grands artistes au purgatoire

Si les trois Nièvre et alentour manifestent une grande activité créatrice, comme en témoignent de nombreuses expositions et manifestations – voir par exemple la manifestation annuelle des « portes ouvertes des ateliers d’artistes en Nièvre » –, elles n’en négligent pas pour autant les richesses du passé, s’efforçant, entre autres, de sortir de leur “purgatoire” de grands artistes injustement et, espérons-le, provisoirement, quelque peu oubliés. Ainsi, lors de l’été 2025, il a été possible de redécouvrir à L’ouvroir Sainte-Marie d’Arthel l’œuvre de Guidi (1933-2001), et à la Galerie 34 de Prémery celle de Yannick Ballif (1927-2009), artistes réputé(e)s du XXᵉ siècle (voir les n° 193 et 199 de Florilège). À son tour, le musée de Nevers a offert en fin d’année une exposition de peintures, dessins et lithographies d’Edouard Goerg (1893-1969), peintre qui connut une grande renommée de son vivant, et fut considéré comme un artiste décisif de son époque. Le musée en possédait déjà deux tableaux, l’association des amis du musée est parvenue à convaincre des collectionneurs privés à prêter une quinzaine de ses peintures le temps de cette exposition, qui a tenté de redonner une meilleure visibilité à un peintre dont l’œuvre subit un certain oubli injustifié depuis son décès.

Édouard Goerg, peintre contestataire et féministe

Né en Australie en 1893 de parents français, producteurs de Champagne d’origine rémoise, Édouard Goerg était en forte opposition avec son environnement familial. Ayant ressenti très jeune sa vocation de peintre, révolté contre son milieu social, il s’installe vers 1910 à Paris, et y entreprend sa formation de peintre à l’académie Ranson, où il suit notamment les cours de Maurice Denis et de Paul Sérusier. Mobilisé lors de la première guerre mondiale, il en gardera un vif sentiment d’opposition à la guerre et à toute forme de violence. Il exprime avec constance dans ses tableaux une dénonciation de l’utilisation de la force, de toute domination, et des mœurs hypocrites qui y sont généralement liées. Il se sensibilisera plus spécialement sur l’injustice, qu’il tient pour injustifiable et inexcusable, de la domination des hommes sur les femmes. Celles-ci vont devenir, vers la fin de sa carrière, avec une approche toute personnelle, l’objet principal de son œuvre.

Un travail pictural remarquable.

L’œuvre de Goerg, de haute qualité, reste à la fois identifiable et inclassable, mystérieuse, contestataire et féministe. Sa peinture connut une notable évolution technique au cours de sa vie. À ses débuts, elle est souvent peu colorée, peu contrastée, exposant des sujets dramatiques, exprimant une sorte de constat désolé d’un monde sans espoir. Un pessimisme que renforcera, outre la guerre, l’expérience douloureuse du décès, faute d’un accès autorisé aux soins, de sa première épouse, d’origine juive. Ce moment particulièrement difficile de son existence le marquera fortement. Après 1950, notamment sous l’impulsion de sa seconde épouse, son style se déploie au contraire en couleurs à la fois plus profondes et plus claires, avec une tonalité plus optimiste. La peinture n’est pas pour lui la production d’une simple image, mais celle d’un objet constitué de matière et de textures. Elle se constitue par les traces souvent énergiques de pinceaux, avec des couleurs superposées, juxtaposées, fondues, striées ou granuleuses. Le corps féminin, devenu un des thèmes principaux de sa peinture, est le support de la dénonciation du rapport vicié entre hommes et femmes. Peintre et graveur, il est également illustrateur et réalise de nombreux livres de bibliophilie d’une grande richesse, comme l’édition de L’enfer de Dante, illustrée de 108 eaux-fortes originales. On peut noter qu’une partie de son œuvre, notamment de lithographie, le rapproche quelque peu du surréalisme. Il est considéré, dès les années 20, comme représentant majeur de l’expressionnisme.

Les « femmes-fleurs »

Goerg ne peignait pas ses nombreux tableaux de femmes, souvent nues, à partir de modèles vivants, mais selon sa vision personnelle, constituant une sorte de prototype : jeunes, minces, le cou allongé, des seins en demi-sphère, plutôt petits. Mais surtout ces femmes ont souvent une attitude énigmatique, parfois discrètement provocatrice. Leur manière de faire le plus souvent face au spectateur, comme pour l’interpeller, tend à susciter un questionnement, pouvant aller jusqu’à éveiller une certaine gêne. La présence d’un homme, éventuellement de deux, comme dans « La rousse aux deux amants », introduit des rapports équivoques, mais qui ne sont jamais de soumission. Les titres peuvent indiquer au spectateur des directions, mais en laissant toujours diverses interprétations possibles.

Une carrière glorieuse

Goerg fut en relation avec maints artistes, Maurice Denis, Georges Rouault, Pierre Bonnard, Félix Valloton, Foujita pour n’en citer que quelques uns. Il connut Félix Fénéon (voir Florilège n°198), qui en fit l’éloge. Il exposa en de nombreux endroits, en France et dans le monde. De nombreux musées en possèdent des œuvres, de Beaubourg à Clermont-Ferrand, mais également à Chicago, Québec, Saint-Pétersbourg. Il enseigna la gravure à l’eau-forte aux Beaux-Arts de Paris. Il fut membre de l’Académie des Beaux-arts, président de la Société des peintres-graveurs français et reçut diverses distinctions officielles. Si son nom est moins connu de nos jours, il a donc été reconnu de son vivant comme un artiste majeur. Ce qui, comme dans le cas de Guidi ou de Ballif, amène à s’interroger sur le sort que de grands créateurs connaissent après leur disparition.

Pour en savoir plus

* Diversité de la création nivernaise : www.tehef.fr/artistes-en-nievre
* Présentation sur le site de Cély en Bière (où Goerg vécut avec sa première femme) : https://cely.fr/edouard-goerg-2
* Musée de Nevers : https://www.facebook.com/mfbanevers

La revue Florilège

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