Des choses

et de leurs rapports

Présentation de huit questions quodlibetiques
de Guillaume d'Ockham, suivies de leur traduction.

I

UN EXEMPLE INTRODUCTIF: LA DISTANCE

Des mondes infinis, du bout du doigt.

La distance entre les choses est-elle quelque chose?

Il y a d’emblée ambiguïté dans une telle question. Car quelle sorte de chose entend-on par « quelque chose » ? S’agit-il, au sens strict, de ce qu’on nomme une « chose », Ockham dira une chose absolue1, ou s’agit-il de « quelque chose » d’autre, un rapport peut-être, qui, tout en étant nommable, n’en est pas pour autant une « chose » au sens strict ? C’est que l’ambiguïté, dont on voit bien qu’elle ressort du langage, existe aussi bien en français qu’en latin, et renvoie, de manière générale, à l’ambiguïté de ce que l’on peut entendre par « être ».

Faut-il donc entendre par cette question: la distance entre les choses est-elle une chose? La question est loin d’être de pure « scolastique », comme on a pu dire parfois pour déconsidérer le sérieux ou la validité de telles interrogations, qui restent pourtant de toutes les époques. Faut-il, par exemple, dans la fameuse opposition entre Newton et Leibniz quelques siècles plus tard, tenir cette distance, dont le carré de la mesure2 intervient de manière « réelle » dans la force d’attraction universelle liant deux corps quelconques, pour une réalité comme le premier, ou pour une idée liée à la pensée de la coexistence des corps, comme le second3?

Ockham inscrit ici4 la réponse, implacable, et quelque peu narquoise, du bout de son doigt. Soient en effet les distances, en nombre infini, -et l’on dirait même aujourd’hui d’une infinité indénombrable-, qui séparent mon doigt de toutes les parties de l’univers. Si je remue le doigt, et que ces distances soient réellement « quelque chose », je détruis donc une infinité de choses existantes, à savoir ces distances, et j’en crée tout autant une infinité nouvelle, à savoir les distances nouvelles ainsi créées à toutes les parties de l’univers. Quelle puissance que de pouvoir ainsi, du bout du doigt, détruire et recréer à chaque moment des mondes nouveaux à profusion! Ou plutôt, évidemment, quelle absurdité... La distance ne peut donc être tenue pour une quelconque réelle « chose ». La disposition du monde en sera certes, quoique très modestement, changée, mais nulle quelconque petite chose réelle, en plus ou en moins.

En quel sens peut-on dire d’un rapport qu’il « est » ?

Mais alors, si la distance n’est pas une telle petite chose réelle, qu’elle n’est pas une chose absolument parlant, qu’ est-elle donc vraiment? Elle est un rapport, respectus. Mais qu’est-ce alors qu’un rapport? Un rapport n’est pas quelque chose d’existant, de la même manière qu’une chose existe; car une chose qui existe, existe séparément, ce qui par exemple signifie qu’elle peut être détruite séparément. Or un rapport ne peut pas être détruit séparément, il peut par contre disparaître, sans qu’on s’en soit spécifiquement occupé. Sur le premier point: prenez deux choses, avec cette troisième que serait leur distance. Supprimez la troisième, que reste-t-il? Les deux premières, tout aussi distantes qu’auparavant: la distance ne peut pas être détruite elle-même séparément. Sur le deuxième point, reprenons nos deux choses, plus cette petite troisième que serait leur distance. Supprimez l’une des deux premières sans toucher aux autres: la distance a également disparu. Ce schéma argumentatif sera réutilisé par Ockham autant qu’il le faudra: pour montrer que la courbure n’est pas quelque chose5, que la position n’est pas quelque chose6, que l’ordre du monde n’est pas quelque chose7, etc. Un rapport n’a donc pas d’existence réelle séparée.

Quant à savoir plus positivement ce qu’est un rapport, ce n’est pas directement l’objet de ces huit questions quodlibetiques, dont la préoccupation principale est plutôt de montrer que la conception « réaliste » 8 des rapports, les tenant pour quelque chose de réellement existant, est insoutenable. La question 4 cependant9 nous indique dans quelle direction chercher la sorte d’existence que peuvent avoir ces rapports: du côté des concepts. En outre, dans les cinquième et sixième questions, portant respectivement sur le « quand » et sur le « où », on nous renvoie à des adverbes10, donc à une affaire de langage, s’appuyant à cette occasion sur ce texte fondateur que sont ici les Catégories d’ Aristote, dans lesquels il est vrai que ce dernier, pour l’explication des prédicaments, renvoie à des expressions: hier, l’an dernier, au lycée...11 Le mode d’être du rapport n’est pas celui de l’existence absolue des choses, il renvoie au langage et aux concepts, ce qu’Ockham développera abondamment par ailleurs, par exemple dans la Somme de Logique.

Les mots par lesquels on répond convenablement à la question.12

Il faudra donc être attentif aux manières de dire. Quand les parties des jambes sont rapprochées ou courbées, on dit d’un homme qu’il est assis.13 Mais il n’y a pas une position assise, au même sens qu’il y a un homme. L’homme existe réellement, la position assise n’est qu’une disposition de cet homme et n’existe pas indépendamment de lui. On voit bien qu’en dernière analyse, il faut donc s’interroger sur ce qu’ « être » signifie, et que l’utilisation d’ « être » pour un rapport est un usage grammatical qui porte à confusion. L’ontologie « réaliste » ne serait-elle pas victime d’une illusion grammaticale?

Les manières de dire sont cependant complexes et ambiguës. Ainsi, pour parler logiquement, l’action suppose14 pour l’agent.15 Ce qui signifie que l’action n’est pas quelque chose de réellement existant, mais une manière de parler de l’agent en tant qu’il agit. Donc l’action ne suppose pour rien d’autre que l’agent, et en ce sens on peut bien la tenir pour quelque chose de réel, mais quelque chose d’autre de réel. Pour en revenir à la distance, si celle ci n’est rien d’existant par soi-même, mais un simple rapport entre des choses réellement existantes, on peut aussi bien dire qu’elle suppose pour les choses intermédiaires réelles qui constituent ce qu’il y a réellement entre les dites choses, avec cette diversité de connotations possibles propres au langage, qui fait que les dites choses intermédiaires ne sont alors considérées qu’en tant qu’elles sont intermédiaires, en tant qu’interposées. Apparaît ainsi la solidarité entre une questions de langage et interrogation ontologique.

Ce doigt créateur de mondes nouveaux n’est pas sans évoquer celui, ultérieur, du Dieu de la Création du monde de Michel-Ange, ou bien le doigt levé traditionnel dans la représentation des prédicateurs, ou encore celui du Christ dans les représentations de la Cène. On peut soupçonner ici quelque dérision, vis à vis de la générosité abusive de ces démiurges d’arrière-mondes ou de sur-mondes, ou de toute autre manière de prendre des concepts pour des choses. Rigueur logique, rigueur ontologique, et sans doute, bien que ce ne soit pas notre propos ici, rigueur politique: Guillaume d’Ockham est un homme qui semble bien ne pas vouloir s’en laisser conter, et entreprend d’épurer les conceptions pour en revenir à ce qui est.

Le venerabilis inceptor.

Guillaume d’Ockham est né vers 1285 en Angleterre. Il fut étudiant à Oxford, entra sans doute jeune dans l’ordre des franciscains, et devient bachelier en 1318-1319. Il ne put obtenir le grade de docteur qui lui aurait permis d’enseigner comme maître, peut-être à cause du contenu des ses premiers écrits. Il dut donc rester au grade inférieur, « inceptor », et rédigea pendant cette période des ouvrages fondamentaux, notamment: l’ expositio super physicam Aristotelis, l’ ordinatio ou commentaire des sentences, les quodlibeta septem, la summa totius logicae ou somme de logique. Non le premier, mais sans doute le plus rigoureux et le plus conséquent des penseurs que l’on qualifiera du terme assez imprécis de « nominalistes », on l’appellera, jouant sur le sens du terme, débutant ou initiateur, « venerabilis inceptor », du nominalisme sous-entendu.

En 1323, Jean Lutterell, ancien chancelier de l’Université, soumet au pape Jean XXII 56 extraits jugés dangereux du Commentaire des sentences. L’année suivante, Ockham est convoqué devant le pape, en Avignon. Mais le problème de sa défense va se trouver compliqué de deux autres affaires théologico-politiques graves. D’une part, l’empereur Louis de Bavière, excommunié, proclame la prééminence du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. D’autre part, une querelle importante oppose les franciscains, ordre faisant voeu de pauvreté,16 et le pape, n’ayant semble-t-il pas fait un tel voeu, sur le problème de la pauvreté du Christ et des apôtres. En 1328, Ockham, accompagné de Michel de Cézène, général de l’ordre, juge préférable de se réfugier auprès de Louis de Bavière. Excommunié, il consacrera encore vingt ans à la vie politique, à la philosophie politique, et à des tentatives de réconciliation. Il meurt à Munich en 1349 d’une épidémie de peste noire.17

Les conceptions d’Ockham furent interdites à Paris en 1339 et 1340. En 1473, un édit de Louis XI renouvelle l’interdiction, et oblige les maîtres à s’engager par serment à enseigner le « réalisme ».18 Ces interdictions sont d’abord révélatrices de l’importance et de l’influence d’Ockham, principalement en France, mais aussi amènent à s’interroger sur ce qui a pu être jugé dangereux, voire inacceptable, dans sa pensée. Plus près de nous, P. Duhem a de nouveau attiré l’attention sur l’importance d’Ockham.19

Le parcours usuel des études comportait la rédaction d’un commentaire des Sentences de Pierre Lombard. Il n’était pas possible d’enseigner immédiatement après, mais le bachelier pouvait s’engager dans les discussions quodlibetiques. Quodlibet signifie en latin classique: ce qu’on voudra, n’importe quoi. L’idée comporte aussi celle d’une libre discussion, dans laquelle on peut soutenir des points de vue opposés, ce qui implique donc qu’on y soit autorisé.20Les discussions quodlibetiques pouvaient donc porter sur toutes sortes de problèmes, avec cette opposition d’argumentations et de contre-argumentations si caractéristiques dans les extraits présentés ici, ce qui en faisaient par excellence des exercices scolaires, disons universitaires. Les réponses pouvaient s’étaler sur plusieurs séances, et faire l’objet de comptes-rendus, mais aussi de rédactions, de mises au point faites en cours de route ou par la suite. Les écrits quodlibetiques conservent donc cet aspect de polémique, d’opposition argumentative, mais révèlent aussi, sans perdre de leur vigueur, une construction rigoureuse et complète. La rédaction des Quodlibeta septem est située par L. Baudry dans la période d’Oxford.21 Les sujets abordés, comme nous le verrons plus loin,22 peuvent surprendre, compte tenu également d’un certain dépaysement culturel que peuvent susciter ces préoccupations et ces de manières de faire dites scolastiques. Ces aspects ne doivent pas nous faire sous-estimer l’importance et l’actualité, ou, comme l’on préférera, l’inactualité, du travail accompli. L’exemple de la distance nous a déjà révélé ici la gravité des enjeux et le sérieux du questionnement.

NOTES.

[1] « Absolutas res ». Le terme apparaît dans toutes les questions, généralement dans l’intitulé même de la question, à l’exception de la deuxième qui traite de la substance, terme plus aristotélicien.
[2] Selon la formule  F=gmm’/d2,g étant le coefficient de gravitation, dépendant du système d’unités adopté, m et m’ les masses respectives des deux corps, d la distance qui les sépare.
[3] « Ces messieurs soutiennent donc que l’espace est un être réel absolu (...) Pour moi, j’ai marqué plus d’une fois que je tenais l’espace pour quelque chose de purement relatif (...) » (Troisième écrit de M. Leibniz ou réponse à seconde réplique de M. Clarke, 27 février 1716, trad. L. Prenant). Clarke représente dans cette polémique le point de vue de Newton.
[4] Cf. Q. n° 8, l. 467 à 473. (La numérotation des lignes renvoie à la traduction ci après, elle a été établie pour la commodité des références de la présente introduction, et ne correspond pas à la numérotation de référence de l’édition de St Bonaventure.)
[5] Question 2, ligne 85.
[6] Question 7, lignes 396-400.
[7] Question 8, lignes 474-482.
[8] Rappelons que l’on a appelé, d’une manière qui, de ce point de vue ci, peut sembler curieuse, « réalisme » la conception tendant à accorder un statut de réalité aux prédicaments.
[9] « Si les prédicaments de l’action et de la passion sont composés de concepts ».
[10] Question 5, lignes 304, 325-327; question 6, lignes 358-360.
[11] Catégories, ch. 4 et 9.
[12] Cf. question 5, lignes 303-305 et 326-327; question 6, lignes 358-360.
[13] Question 7, lignes 396-400.
[14] Voir note 3 page 11.
[15] Question 3, ligne 181.
[16] Fondé par François d’Assise vers 1210, l’Ordre des frères mineurs ou franciscains était à l’origine voué à la pauvreté mendiante et à la prédication itinérante. L’idéal franciscain se définit donc principalement par l’imitation du Christ et une pauvreté totale. L’opposition sur ce point avec la papauté s’était notamment durcie en 1321, lorsque la proposition selon laquelle le Christ et les apôtres n’avaient rien possédé ni en propre ni en commun, avait été jugée hérétique. On pourra s’interroger sur la solidarité entre l’esprit franciscain et les conceptions théologiques et philosophiques d’ Ockham.
[17] Pour une étude détaillée, cf. L. Baudry, Guillaume d’Occam. Sa vie, ses œuvres, ses idées sociales et politiques; tome I, l’homme et les œuvres.
[18] Cf. P. Vignaux, Le nominalisme au XIVème siècle, ainsi que R. Paqué, Le statut parisien des nominalistes.
[19] Cf. P. Duhem, Le système du Monde, Histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic.
[20] On note ainsi, dans A. Blaise, Lexicon latinitatis medii aevi, « quodlibetariae quaestiones : sujets où l’opinion est facultative », avec un sens dérivé péjoratif « sujets oiseux » et «quodlibetum: ce qu’on peut soutenir dans un sens ou dans l’autre ».
[21] Des raisons opposées incitent à les situer avant ou après le départ d’Oxford, le texte pouvant éventuellement ne pas avoir une datation unique, et provenir d’une situation plus complexe. Cf. L. Baudry, ibidem, pages 66-77, ainsi que, dans l’édition St Bonaventure des Quodlibeta septem, sous la direction de J. C. Wey, l’introduction (en latin): « De Quodlibetis Guillelmi de Ockham », pages 26-41.
[22] Voir, en quatrième partie, scolastique et questions quodlibetiques.

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