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L'imagination

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Imagination et volonté

Chacun fait quotidiennement l'épreuve de la difficulté qu'il y a à vouloir vraiment, c'est à dire à vouloir d'une volonté suivie d'effets.  Car chacun de nous connaît trop ces nombreuses volition sans suite, qui s'épuisent totalement dans leur seule intention. Qui constate en lui-même de telles difficultés, pense alors qu'il faut vouloir plus fermement pour aboutir.  Outre que c'est un cercle vicieux que de penser que pour vouloir plus, il faudrait vouloir le vouloir, Émile Coué suggère que l'élément déterminant n'est pas une plus forte intensité du vouloir, assez problématique, mais plutôt l'imagination qui l'accompagne ou non.

Celui qui parvient à s'endormir, dit-il, n'est pas celui qui cabre sa volonté sur ce point, à en faire une idée fixe, mais celui qui s'imagine l'endormissement.  Exacerber sa volonté sur le but sans l'imaginer, c'est d'une certaine manière, à la fois marquer qu'on n'y croit pas, et créer des conditions rendant impossible sa réalisation. Imaginer, c'est alors mettre en place les éléments de représentations nécessaires pour qu'une réalisation soit envisageable.  Pour agir efficacement dans un domaine quelconque, il faut en avoir acquis une bonne perception. De la même manière, pour pouvoir atteindre un but, il en faut une ébauche de représentation suffisante, et non une simple visée abstraite.  Certes l'imagination n'est certainement pas suffisante, mais elle est nécessaire. Son insuffisance est donc rédhibitoire. Il existe une sorte de force d’inertie de toute représentation, qui fait que, même simplement ébauchée, elle a tendance à poursuivre d'elle-même sa réalisation.  En imaginant, on met en place une sorte de «logique » de la réalisation.  C'est donc avant tout sur l'imagination qu'il faut agir, ce qu'ont compris depuis longtemps maints pouvoirs de divers ordres.

La «méthode Coué » a eu son heure de gloire, mais a été par la suite, dans la formulation proposée par l'auteur, et non sans quelque raison, tournée en dérision. Il est certain que la répétition machinale vingt fois à voix haute, matin et soir, en comptant sur une cordelette à nœuds, de la célèbre formule «tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux », peut sembler assez ridicule. Cela ne doit pas nous faire perdre de vue la pertinence de l’intuition fondatrice de cette «méthode », qui conserve le grand mérite de poser de manière centrale la question du rapport entre la volonté et l'imagination.

Imagination et réalité

On oppose souvent imagination et sens du réel.  Imagination renvoie alors à imaginaire, imaginé, dans le sens de «qui n'est pas réel ». L'imagination comme échappatoire revêt deux formes bien connues. L'une consiste, dans le réel même, à opérer des glissements, à installer des déformations, des interprétations abusives, choses que l'on peut faire plus ou moins inconsciemment, et plus souvent qu'on ne le croit.  Il est plus facile de déceler ces manquements chez les autres qu'en soi-même.  L'autre, comme dans les rêveries diurnes, consiste à enjoliver et à se constituer de véritables scénarios consolateurs ou glorifiants.  On peut en arriver ainsi à se constituer une vie rêvée, parallèle à la vraie vie. Un degré plus haut, on parle parfois de l'artiste comme d'une sorte de professionnel semi-réaliste de ces deux pratiques.  Semi-réaliste, car si ce qu'il exprime est censé relever de l'imaginaire, il le fait en produisant des œuvres bien réelles.

Mais cette fonction de dénégation risque de masquer un rôle constitutif fondamental.  Non seulement l'imagination donne son épaisseur et sa consistance au réel, en ouvrant ses perspectives, ses potentialités, ses risques et ses espoirs, une vision du réel sans imagination restant amoindrie, étriquée, mais elle intervient dans sa constitution même.  Au terme d'un long apprentissage, nous n'avons plus guère conscience que la réalité ne nous est pas donnée « toute faite ». D'une part, elle n'est en elle-même ni son ni image, car ce n'est que pour et par un être sentant que ces sensations existent, d'autre part ces sensations ne forment qu'un divers touffu et très changeant.  Encore faut-il en faire des images, pour qu'elle nous apparaisse comme un monde, ordonné et porteur de sens.  Il faut donc en quelque sorte « imaginer » le réel.

À imagination pauvre, pauvre réalité.  Cette équation simple s'applique non seulement dans la vie immédiate, mais aux plus hauts niveaux de la connaissance : le chercheur scientifique est un être d'imagination tout autant que de raison.

Il faut apprendre à imaginer

Imaginer semble à première vue une activité tout à fait spontanée, pour laquelle on n’envisagerait pas de recevoir un enseignement, une activité qui se joue même de toutes les exigences, de toutes les règles qu'impliquerait un savoir ou un savoir-faire. Or, qu'il s'agisse de s'éloigner du réel, ou au contraire de tenter de l'appréhender, il est nécessaire d’apprendre à imaginer.  On apprend à le faire notamment à travers les yeux d'autrui.  Implicitement, la famille, l'environnement culturel en général, instillent quotidiennement des manières d'appréhender et d'imaginer.  Explicitement, dans toute activité un peu spécialisée, ce n'est qu'après avoir subi un enseignement adéquat, qu'on est capable de «voir » quelque chose d'autre que des schémas simplistes, voire de simples sensations désordonnées, plus ou moins dénuées de significations.

Alain, reprenant notamment les analyses de Berkeley, montre ainsi, dans ses Éléments de philosophie, comment il nous faut construire une image de la profondeur, qui ne nous est pas vraiment donnée naturellement.  Cette construction nécessite apprentissage et expérimentation personnelle, sur les bases notamment de la découverte par l’enfant de la motricité. Cette profondeur est d'une certaine manière absente des peintures médiévales.  On peut estimer que c'est la peinture italienne du « quattrocento » qui, en introduisant un nouveau mode de représentation en perspective, introduit dans la sensibilité collective un nouveau sens de la profondeur, ce qui aura ensuite des répercussions lointaines dans des domaines très divers, scientifiques, politiques ou autres. Allant encore plus loin dans ce sens, Charles-Sanders Peirce montre que si la profondeur ne nous est pas réellement donnée (la "3D" est donc une construction de notre esprit), la perception en deux dimensions résulte déjà d'une telle construction. Aucune "image" ne nous est réellement donnée, seuls nous sont réellement donnés  des points disjoints qu'il faut raccorder, fusionner, synthétiser, organiser en une image construite.

Ainsi se dégage un rôle fondamental de l'art, qui est de créer de nouvelles formes de l'imagination, lesquelles permettront ultérieurement d'obtenir une saisie du réel enrichi. Ainsi, la création artistique ne serait pas un simple « supplément » culturel des civilisations, mais une base fondamentale de la production d’une société. A l'inverse, on conçoit qu'une culture pauvre en la matière, comme peuvent en fournir par exemple des habitudes télévisuelles bas de gamme dans des registres aux protocoles très convenus et rudimentaires (actualités télévisées, feuilletons, etc. ), peuvent induire une appréhension appauvrie, voire rudimentaire du réel. Ce contrôle et cette limitation de l’imagination ne sont évidemment pas sans conséquences, tant pour la vie de l'individu que pour la vie sociale, et peuvent donc être l’enjeu d’un combat politique. La servitude passe notamment par un appauvrissement de l’imagination.

Formation ou déformation d'images ?

Étymologiquement, imagination renvoie à image. Aussi l'imagination peut-elle être définie comme la faculté de former des images.  C'est en ce sens que nous pouvons parler du rôle constitutif de l'imagination dans l'appréhension du réel. Mais quand imagination renvoie à « imaginaire », c'est dans un sens d’opposition au réel.  Qu'est-ce qui permet alors de différencier le réel de l'imaginaire ?

Bachelard définit l'imagination, dans un sens plus restrictif, non comme le pouvoir de former des images, mais comme celui de les déformer.  Imagination constitutive du réel, ou au contraire tentant d’y échapper, il y a dans les deux cas formation d’images. Ce qui différencie la stricte perception de l’imagination, c'est que cette dernière est fondamentalement instable et inachevée. Instable, car elle ne se laisse emprisonner dans aucun état de fait, dans aucune cohérence définitive.  Un exemple intéressant en est la mouvance du rêve, dans lequel les images se condensent et se dissocient d’une manière souvent à première vue déconcertante. Freud identifie dans ce cas les opérations constituant ce qu’il appelle le «travail» du rêve: le déplacement, la condensation, sur fond «primaire » de mobilité des affects. Inachevée, car focaliser sur un point précis d'une image perceptive, nous fait pénétrer dans son détail, et, même si le grossissement est tel qu'il nous fait passer à un autre niveau d'organisation du réel, le niveau précédent reste co-présent, et peut être réobtenu par un « zoom » arrière.  Focaliser sur un aspect précis d'une image du rêve est une toute autre aventure, qui ne nous amène pas une vision plus précise, mais nous fait basculer, nous mène ailleurs, sans garantie d'un retour possible.  On peut donc fouiller une perception, alors que, selon la formule de Sartre, «on ne peut rien apprendre d'une image qu'on ne sache déjà ».

Les deux modes de présence sont différents.  Aussi, Sartre dira-t-il que, même s'il existe une racine commune de l'imagination, il y a d'emblée une position différente de la conscience percevante et de la conscience qui imagine.  La faculté représentative est conscience d'être conscience de quelque chose, alors que la consciente « imageante » manifeste un pouvoir d'irréalité, elle est conscience de quelque chose, paradoxalement posé comme étant donné sur le «mode du n'être pas ». Par l’imagination, notre conscience possède néanmoins ce pouvoir paradoxal de se donner des objets, tout en les posant éventuellement comme n’existant pas, marquant ainsi l’extrême ambiguïté de son inscription dans le monde.

Que montrent les images ?

Une image ne prouve rien.  L'homme qui se défend peut avoir l'air aussi haineux, voire plus, que celui qui l'attaque.  Il suffit alors de bien choisir la photo pour prouver ce que l'on veut, comme le font les journaux pour qui les assassins et les héros ont toujours la tête de l'emploi.  Si elle ne prouve pas, on pourrait penser qu'au moins, elle montre.  Mais que montre-t-elle au juste ? Il est d’abord fréquent, dans la presse comme à la télévision, que les images exhibées ne soient pas réellement les images correspondant exactement à ce qui est dit. L’utilisation d’images d’archives montre bien que l’image n’est souvent qu’une illustration au sens suffisamment général, pour pouvoir servir indifféremment à des situations diverses.

De plus, elle comporte des choix de perspective et de cadrage.  Cadrage spatial d'abord : on a fait remarquer qu'il suffisait de quelques prises de vue, à angle suffisamment étroit, de chantiers de démolition ou de construction d'une ville, pour en faire un reportage de guerre civile. Perspectives temporelles également : il suffit de décaler quelques plans, pour modifier profondément, voire inverser,  le sens d’une séquence. Mais surtout, bien des états de fait ne sont compréhensibles, ne prennent leurs véritables dimensions, que comme aboutissement de leur histoire, ou, en sens inverse, comme insérés dans la poursuite d'un but, sans quoi elles perdent leur sens.

Les images, animées ou non, passent pour plus «concrètes » que les mots, alors qu'elles sont toujours trop abstraites.  Insuffisamment générales pour pouvoir atteindre la richesse du concept, insuffisamment particulières également.  Car le mort ou le manifestant «montré » n'est jamais qu'un cas de figure, non une réalité réellement particulière. L'image risque de rester, à elle seule, amputée de tout ce qui va au-delà du donné immédiat, et qui pourtant seul est susceptible de lui donner son sens plein, avec les ouvertures et les interrogations que cela comporte.  Difficulté d'y inscrire des articulations logiques suffisamment explicites, difficulté d'y inscrire pleinement la négation, pourtant si nécessaire dans toute appréhension, l'image n'est pas un outil d'appréhension si commode qu'il y paraît.

Le préjugé de l'image est celui de croire son immédiateté plus concrète que ne le serait un recul interrogatif, alors qu'elle est à l'inverse plus abstraite.  Le privilège qu'elle semble inéluctablement devoir accorder à l'émotion sur la connaissance peut être considéré comme un risque politique grave, comme l'attestent certaines déviations contemporaines inquiétantes.

EscherExplication

Imagination et liberté

En s'en tenant au strict donné empirique, il faudrait conclure qu'un objet existe quand on le voit, et qu'il n'y a plus de raison d'affirmer son existence quand on ne le voit plus.  L'enfant met quelques mois, selon Piaget, à imaginer une telle permanence de l'objet et, par exemple, à adopter une attitude de recherche d'un objet qui vient de sortir du champ de vision.  Croire en la réalité d'un objet, c'est donc notamment imaginer qu'il continue à exister, même quand on ne le perçoit plus. Percevoir un objet relève également d’une double opération de réunification et de séparation. Il s’agit en effet de regrouper, comme constituant une seule chose, des données qui peuvent être assez disparates, et ne sont de plus jamais présentées de la même manière. Il faut simultanément détacher l’objet ébauché de tout le reste, dont il est pourtant partie intégrante.  Faire de cette manière paraître  chaque objet sur fond de ce qu'il n'est pas, c'est constituer un monde, en traçant des contours.  L'image ainsi constituée n'est pas le réel même, mais la manière qu'a la conscience de se donner des objets.

Dans ces deux cas, on est amené à concevoir que si l'imagination de la présence continuée d'une part, si la délimitation sur fond de monde d'autre part, sont plus des actes de la représentation humaine que des phénomènes réellement donnés, ils n'en sont pas moins juste expression des phénomènes, qui n’existent en tant que phénomènes séparés que par l’activité d’une conscience.  L'imagination peut donc être tenue, comme la fait Spinoza, pour une première forme de connaissance, une connaissance «du premier genre ».

Ce n'est donc que par notre imagination que le réel se constitue comme un monde, dans lequel nous reconnaissons que nous sommes insérés, «jetés» selon l'expression consacrée, mais en tant que sujets susceptibles de le viser.  Et comme cette visée comporte toujours en elle la possibilité de débordement vers l'irréel, elle nous donne le statut d'un être à la fois pleinement dans le monde, et néanmoins susceptible d'y faire face en le niant.

L'imagination n'est donc pas une fonction de la conscience parmi d'autres, elle est la conscience même, comme paradoxe d'une liberté inscrite dans un monde qu’elle vise.  L'imagination est donc cette articulation fondamentale qui nous permet de saisir notre présence paradoxale au sein du monde comme pouvoir simultané de le viser et de le dénier. Ces deux possibilités sont inséparables, le monde ne pourrait être visé, s’il ne pouvait être nié.

Suggestions de lectures

* Charles-Sanders PEIRCE, "Questions concernant certaines facultés que l'on prête à l'homme" (extrait).
Jean-Paul SARTRE, L’imaginaire, Gallimard.
*
Émile COUÉ , Œuvres complètes, Première partie, Emploi de l’autosuggestion, pp. 33à 38, Astra.
*
Stefan ZWEIG, La guérison par l’esprit, Première partie, Mesmer, Belfond.
*
Sigmund FREUD, L interprétation des rêves, Chapitre VI: Le travail du rêve, P.U.F.

Rubrique "à éviter"

* Croire qu’il suffise qu’une activité s ‘exerce « spontanément » pour qu’elle n’ait pas nécessité un travail préliminaire. Contre cela, se souvenir de la formule de Hegel : « L’immédiat est toujours déjà médiatisé ».
* Consécutivement à l’ambiguïté du pouvoir de l’imagination, renoncer à distinguer le réel de l’imaginaire, voire même les tenir pour équivalent, quand au contraire cette difficulté demanderait un redoublement de nos efforts de distinction et de vigilance critique.
* Croire, sans recul critique, à une quelconque image.
* Sous-estimer, voire tourner trop rapidement en dérision une pensée insuffisamment ou maladroitement formulée. Ne pas perdre de vue toutefois qu’une pensée ne s’accomplit pleinement qu’à travers un travail d’élaboration et de conceptualisation rigoureux.

Questions de révision et d'approfondissement

Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement.

* Suffit-il de vouloir pour réaliser ?
* En quoi imaginer la réussite peut-il être efficace ?
* Peut-on agir sans imaginer ?
* Qu'est-ce que l'autosuggestion ?
* En quoi notre appréhension du réel est-elle toujours faussée par l'imagination ?
* Peut-on appréhender le réel sans imagination ?
* Est-il nécessaire d'apprendre à imaginer ?
* La profondeur est-elle réellement donnée par les sens ?
* En quoi l'art contribue-t-il à la perception du réel ?
* En quoi la servitude se nourrit-elle de la pauvreté de l'imagination ?
* L'imagination est-elle formation ou déformation d'images ?
* Quelles différences peut-on noter entre imagination et perception du réel ?
* Une image peut-elle mentir ?
* En quoi une image n'est-elle jamais une preuve ?
* Une image est-elle nécessairement plus "concrète" qu'un discours ?
* L'image s'adresse-t-elle autant à l'émotion qu'à l'intelligence ?
* Pourquoi peut-on dire que la conscience est fondamentalement imagination ?
* En quoi l'imagination définit-elle notre position d'hommes libres dans le monde ?

Pour en savoir plus

*Toute image est construite : l'analyse de Charles-Sanders Peirce.
* Nous avons tous un trou dans l'image : TPI sur "voir et penser".
* Une image dit ce qu'on veut lui faire dire : TPI sur les détournements.
* Une image peut montrer ce qui ne peut pas exister : TPI sur l'illusion.

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